POUR REFLECHIR. La question centrale : « Qu’est-ce qu’une vie bonne ? »

L’interrogation titre nous place au coeur de la période crisique actuelle: luttes sociales et guerres multiples et leur rapports avec le profit. Ce débat doit etre posé alors qu’une masse astronomique de capital est en train d’etre créée et qu’il va falloir la rentabiliser.

The Standard of Living, de James Graham, est actuellement à l’affiche dans le West End londonien, au Theatre Royal Haymarket.

La pièce, mise en scène par Nicholas Hytner, a commencé ses avant-premières le 21 septembre 2026, avec une première officielle le 29 septembre.

Elle est programmée jusqu’au 12 décembre 2026 (saison limitée de 12 semaines).

Elle retrace la vie de John Maynard Keynes entre 1917 et 1946.

Graham y mêle la trajectoire intellectuelle et politique de l’économiste (son opposition au traité de Versailles, ses idées sur la gestion de la demande, son rôle dans la création de l’Arts Council, du FMI et de la Banque mondiale) avec sa vie privée et ses liens avec le Bloomsbury Group.

On y voit Keynes naviguer entre Whitehall et le cercle artistique de Bloomsbury (Virginia Woolf, Vanessa Bell, Lytton Strachey, Duncan Grant, etc.), sa relation avec le peintre Duncan Grant, son mariage avec la danseuse russe Lydia Lopokova, et ses débats avec Friedrich Hayek.

La pièce pose la question centrale : « Qu’est-ce qu’une vie bonne ? ».

Elle explore le lien entre économie, art et mode de vie.

Distribution principale

  • Rory Kinnear : John Maynard Keynes
  • Natalia Osipova (étoile du Royal Ballet, dans son premier rôle au West End) : Lydia Lopokova
  • Thomas Flynn : Duncan Grant
  • Laurie Kynaston : Friedrich Hayek
  • Autres : Pip Carter (Lytton Strachey), Naomi Frederick (Virginia Woolf), Claire Price (Vanessa Bell), etc.

La production intègre de la danse (avec des interventions d’Osipova) et un dispositif scénique de Bob Crowley.

Les critiques sont partagées. Certains saluent un spectacle stimulant, bien joué et opportun (notamment sur la place de l’État et de l’art), d’autres le trouvent trop dense, expositif ou moins abouti que les meilleures pièces de Graham (Dear England, Punch, etc.).

Keynes, le profit et la « vie meilleure »

John Maynard Keynes a longtemps été présenté comme l’économiste qui avait sauvé le capitalisme de ses propres contradictions.

Face à la Grande Dépression, il proposait une gestion active de la demande pour éviter le chômage de masse et restaurer la croissance. Plus tard, dans les années 1930, il allait plus loin : le « problème économique » de la rareté pourrait être résolu d’ici un siècle, ouvrant la voie à une « vie meilleure » libérée du labeur et de la contrainte.

https://brunobertez.com/2026/10/09/pave-dans-la-mare-pourquoi-la-bourgeoisie-occulte-t-elle-lidee-centrale-de-keynes-comment-repartir-les-heures-de-travail-devenues-trop-productives/

Près d’un siècle après ces propos, la promesse reste largement non tenue. La pauvreté n’a pas disparu pour la majorité de la population mondiale, les inégalités de revenus et de patrimoine se sont accrues, et les conflits armés n’ont jamais cessé. Les peuples quasi partout sont dans la rue.

Le retour périodique des crises, y compris les récessions profondes des années 1970 et du début des années 1980, a montré les limites de la gestion keynésienne.

Le profit comme condition nécessaire a toujours supplanté la production pour satisfaire les besoins. Or les besoins de profit sont infinis dans un monde ou le capital s’accumule sans limite et se compose sans relache.

Keynes n’a jamais rompu avec l’idée que le capitalisme repose sur le profit. Dans ses écrits les plus pragmatiques, il reconnaissait clairement que le chômage ne pouvait être résorbé durablement sans rétablir une marge bénéficiaire suffisante pour les employeurs. « Le chômage existe parce que les employeurs ont été privés de profit.»

La perte de profit peut avoir toutes sortes de causes. Mais, à moins de passer au communisme, il n’existe aucun moyen possible de guérir le chômage sinon en restituant aux employeurs une marge de profit convenable », écrivait-il dans les années 1930.

La prospérité économique dépendait, selon lui, d’un climat politique et social favorable à l’entrepreneur moyen. Cette position n’est pas un détail : elle révèle que Keynes considérait le maintien de la rentabilité du capital comme une condition préalable à toute politique de soutien de la demande.

Les crises des années 1970 et du début des années 1980 ont illustré cette dépendance. Les politiques keynésiennes, largement appliquées dans les économies avancées après 1945, n’ont pas empêché un effondrement de la rentabilité dans les secteurs productifs. Une fois la marge de profit comprimée, la relance de la demande s’est heurtée à l’absence d’incitation à investir.

L’économie keynésienne n’avait pas de réponse théorique solide à ce phénomène. Elle traitait les crises comme des dysfonctionnements de la demande ou des rigidités monétaires, sans analyser en profondeur les contradictions du processus de production lui-même.

L’analyse marxiste, en revanche, situe l’origine de ces crises dans la dynamique de la rentabilité du capital.

Dans le Livre III du Capital, Marx écrit : « La véritable barrière de la production capitaliste, c’est le capital lui-même. » Il montrait que la croissance du capital constant relativement au travail vivant tend à comprimer le taux de profit, freinant l’accumulation. « Le taux de profit ne tombe pas parce que le travail devient moins productif, mais parce qu’il devient plus productif. »

Les stratèges du capital ont d’ailleurs agi en conséquence dans les années 1980 : plutôt que de revenir à une simple gestion de la demande, ils ont cherché à restaurer la rentabilité par la compression des salaires, la déréglementation, la mondialisation et la pression sur le travail.

Keynes imaginait qu’une fois le problème de la rareté résolu, l’humanité pourrait se consacrer à des activités plus élevées.

Dans son essai de 1930, Economic Possibilities for our Grandchildren, il estimait que, en l’absence de guerres majeures et d’une forte croissance démographique, « le problème économique pourrait être résolu, ou du moins en voie de l’être, d’ici un siècle.

Cela signifie que le problème économique n’est pas — si l’on se projette dans l’avenir — le problème permanent de l’humanité. »

Cette vision s’accompagnait toutefois d’une hiérarchie culturelle. Pour lui, seule l’intelligentsia était en mesure de reconnaître et de cultiver la «belle vie». Il rejetait explicitement le marxisme au motif qu’il « exalte le prolétariat grossier au-dessus de la bourgeoisie et de l’intelligentsia, qui, malgré leurs défauts, incarnent la qualité de vie et portent assurément en elles les germes de toute réalisation humaine ».

Il considérait Le Capital comme « un manuel d’économie obsolète, non seulement scientifiquement erroné, mais aussi sans intérêt ni application pour le monde moderne ».

Vers la fin de sa vie, il écrivait à Friedrich Hayek, le 28 juin 1944, pour le féliciter de La Route de la servitude : « Moralement et philosophiquement, je suis en accord avec la quasi-totalité de cet ouvrage ; et non seulement en accord, mais profondément convaincu de son bien-fondé. »

Il considérait que les expédients keynésiens n’étaient que temporaires et qu’à long terme, il fallait revenir à la « médecine classique ».

Le capitalisme ne produit pas la « vie meilleure » annoncée. Il a généré des gains de productivité considérables, mais ceux-ci n’ont pas été répartis de manière à éliminer la pauvreté de masse ni à stabiliser le système. Les crises de rentabilité ont réapparu, les inégalités se sont creusées, la masse de dettes evolue de façon exponentielle et les conflits domestiques et militaires n’ont pas cessé.

Keynes avait raison de souligner que le maintien du profit est une condition du fonctionnement du capitalisme ; je ne cesse de le repeter et de l’expliquer . Mais Keynes n’avait pas envisagé la question de la recherche systemique concurrentielle entre les capitaux pour le profit MAXIMUM! Il n’avait pas imaginé l’Alchimie boursiere, l’ingenierie et la compétition folle des capitaux devenus speculatifs.

Il avait tort de croire que ce fonctionnement pouvait, à terme, résoudre le « problème économique » de manière durable et ouvrir une ère de liberté pour le plus grand nombre.

L’analyse dans le cadre marxiste, que Keynes rejetait, offre une explication plus cohérente de ces limites. Elle montre que le capital n’est pas seulement un facteur de production parmi d’autres, mais une relation sociale qui impose sa propre logique d’accumulation.

Cette logique entre périodiquement en contradiction avec les conditions de sa propre reproduction, produisant des crises qui ne peuvent être durablement surmontées par la seule gestion de la demande.

La « vie meilleure » que Keynes évoquait suppose, pour être généralisée, une organisation de la production qui ne subordonne plus l’activité humaine à la contrainte du profit mais à la couverture des besoins.

Rien, dans l’expérience historique du capitalisme depuis les années 1930, n’indique que cette subordination puisse être dépassée .

Revenir à Keynes aujourd’hui, c’est souvent revenir à l’idée qu’une gestion habile de la demande, des taux d’intérêt et des déficits suffit à stabiliser le système.

L’histoire des dernières décennies montre que cette gestion est insuffisante, voire à un moment donné contreproductive par le biais de la suraccumulation aussi bien de capital productif que de dettes.

L’histoire se heurte régulièrement à la contrainte de rentabilité. Tant que cette contrainte demeure centrale, les promesses d’une vie meilleure généralisée restent subordonnées à la restauration périodique des marges de profit , au prix de politiques qui compriment les revenus du travail , approfondissent les inégalités et relancent les affrontements impérialistes.

C’est cette réalité que l’analyse de Marx continue d’éclairer, là où celle de Keynes s’arrête.

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