BRUNO BERTEZ
Le 21 OCTOBRE
Le 21 octobre 2026, le rendement de l’obligation assimilable du Trésor (OAT) française à 10 ans a franchi les 5 %, un niveau inédit depuis le 10 juillet 2002.
L’écart avec le Bund allemand s’est élargi vers 150-160 points de base, des niveaux proches de ceux de fin 2011.
La dette publique avoisine 119 % du PIB, le déficit reste supérieur à 5 % du PIB et le programme d’émissions pour 2027 est record.
Ces faits sont réels. Ils traduisent une prime de risque politique et budgétaire plus élevée. Ils n’imposent ni indignation rituelle, ni panique médiatique, ou encore alarme du public, sauf bien entendu pour ceux qui veulent profiter de ces chiffres calamiteux pour se pousser du col.
Commenter en boucle, s’indigner, s’affoler et affoler les citoyens ne sert à rien. Pire, c’est contreproductif. Les marchés réagissent déjà aux chiffres et à l’incertitude politique ; l’amplification émotionnelle ne les calme pas, elle renforce la volatilité et la défiance.
Politiquement, l’amplification nourrit la polarisation : chaque camp instrumentalise le seuil pour désigner un coupable, jamais pour poser un diagnostic.
Le public, saturé de messages catastrophistes, se ferme ou se radicalise et bien entendu cherche des boucs émissaires.
Rien de cela n’améliore la trajectoire des finances publiques ou la capacité d’adaptation du pays.
Ce qui est productif est de dissocier nettement deux horizons.
D’abord le court terme et les urgences. Il s’agit d’éviter la catastrophe immédiate : le blocage budgétaire prolongé, une spirale de hausse des taux auto-entretenue, une perte de confiance qui renchérirait encore le refinancement qui porte sur des centaines de milliards à renouveler chaque année).
Cela passe par un minimum de crédibilité politique : un budget 2027 voté, même imparfait, qui limite la dérive du déficit autour de 5 % ou en dessous, et qui empêche le déficit de glisser vers 6 % ou plus.
Ce n’est pas une solution structurelle ; c’est un frein d’urgence pour empêcher que la charge d’intérêts (déjà en forte hausse et projetée vers des dizaines de milliards supplémentaires) n’étouffe toute marge de manœuvre.
Les outils existent : discipline sur la dépense courante, éviter de nouvelles mesures non financées, maintenir un accès fluide au marché via l’Agence France Trésor. L’objectif est de gagner du temps sans aggraver le cercle vicieux.
Ensuite le long terme et le structurel. Les vraies causes ne se règlent pas en un budget. La dette n’est qu’un symptôme. Elle résulte d’une accumulation de déficits depuis 1975, d’une dépense publique qui représente environ 57 % du PIB (la plus élevée de la zone euro), d’une croissance structurellement faible, et d’une incapacité chronique à adapter le modèle français.
Les causes de fond sont connues :
- Rigidités du marché du travail et du marché des biens qui freinent la productivité et l’emploi.
- Frais généraux de la nation tout à fait hors de proportion avec les capacités productives du pays et les capacités fiscales extractives
- rééquilibrage entre capacités manufacturières et les activités de services pléthoriques et parkings à chômeurs déguisés
- Système de protection sociale et de retraite mal calibré face au vieillissement, avec des dépenses qui continuent de progresser plus vite que les recettes.
- Niveau et structure de la fiscalité qui pèsent sur l’investissement, l’innovation et la compétitivité.
- fiscalité imbécile qui décourage et confisque l’accumulation de capital productif dans un monde de guerre pour attirer l’épargne et l’investissement
- Faible performance relative en éducation, formation et R&D, qui limite le potentiel de croissance.
- Fragmentation territoriale et difficultés à piloter la dépense locale.
- Inadaptation plus large à la concurrence internationale, aux transitions énergétiques et technologiques, et à une démographie défavorable.
Les actions qui corrigent ces déséquilibres (réformes du marché du travail, maîtrise durable de la dépense sociale, réorientation de la fiscalité, effort sur le capital humain et l’innovation, simplification) produisent des effets lents : plusieurs années avant que la croissance potentielle ne remonte, que le ratio dette/PIB ne se stabilise durablement, ou que la prime de risque ne se resserre structurellement.
C’est inévitable.
Prétendre le contraire relève de la magie politique.
À ce stade, presque personne ne veut traiter ces problèmes de fond.
La scène politique française est un estrade de guignols, elle reste polarisée autour du budget immédiat, des manifestations et des échéances électorales. Chaque acteur cherche à tirer un avantage partisan : accuser l’autre de laxisme ou d’austérité, promettre des solutions rapides qui n’existent pas, ou instrumentaliser la hausse des taux pour justifier son récit.
Les marchés sanctionnent non seulement l’incertitude mais aussi la bêtise!
Personne ne voit long et concret, pas de proposition de trajectoire crédible ; le débat public préfère le symbole des 5 % au diagnostic des causes.
La France n’est pas en faillite aujourd’hui.
Elle conserve une capacité d’emprunt, une base fiscale large et des institutions. Mais elle n’a plus de marge pour à la fois supporter le poids du passé, s’adapter au présent et préparer le futur. Pire la France n’a plus aucun consensus sur lequel s’appuyer tant la politique du gouvernement depuis 10 ans consiste a fragmenter, diviser, cliver pour empêcher la formation de véritables majorités d’action. Reconstruire un pacte social semble une tache impossible à ce stade.
Le seuil des 5 % n’est ni une fatalité ni une catastrophe instantanée : c’est un signal que le coût de l’inaction augmente. Continuer à pérorer et à s’affoler ne change rien. Distinguer l’urgence budgétaire (pour éviter le pire à court terme) des réformes structurelles (dont les bénéfices sont différés) est la seule voie qui reste productive. Le reste est du théâtre.
Hélas tout cela suppose compétence, clairvoyance, sagesse désintéressée, tout ce dont les élites françaises sont dépourvues.