BRUNO BERTEZ
La dialectique du centre et des périphéries : quand les créanciers craquent sous le système-dollar
Le système monétaire mondial n’est pas un simple arrangement technique. C’est une relation dialectique de pouvoir, de dépendance et de contradiction entre un centre (les États-Unis et le dollar) et des périphéries (ou semi-périphéries) qui le financent. Le dollar fait système.
Cette relation n’est pas statique : elle produit sans cesse les conditions de sa propre mise en tension, voire de son effritement.
C’est précisément ce que révèlent les analyses récentes de Philip Pilkington (que j’apprécie) sur le Japon et la Grande-Bretagne, les deux principaux créanciers étrangers des États-Unis.
Les États-Unis sont le grand emprunteur structurel. Ils génèrent des déficits commerciaux massifs et consomment plus qu’ils ne produisent en s’appuyant sur les marchés étrangers.
Les créanciers majeurs de cette équation sont le Japon et la Grande-Bretagne.
Le Japon détient encore plus de 1 100 milliards de dollars de bons du Trésor américain ; la Grande-Bretagne figure également parmi les premiers détenteurs.
Ces pays ne sont pas de simples « périphéries » au sens classique des théories de la dépendance : ce sont des économies avancées, des centres secondaires dont les surplus ou les placements ont longtemps servi de recyclage des déficits américains (le fameux Bretton Woods II).
Cette relation est dialectique l’interieur d ‘un ensemble qui forme système.
Le centre a besoin des périphéries pour financer son privilège exorbitant sans contrainte immédiate. En retour, les périphéries ont besoin du centre comme débouché, comme réserve de valeur et comme fournisseur de liquidité en dollars.
Mais le maintien de cet équilibre impose des contraintes croissantes aux créanciers.
Le Japon en offre l’illustration la plus nette : son économie et son yen sont sous pression, au point que des interventions coordonnées (y compris du Trésor américain) sont devenues nécessaires pour éviter que Tokyo ne cesse d’acheter ou ne commence à vendre ses Treasuries.
Comme je l’ai noté soutenir le yen revient souvent à manipuler indirectement le marché des titres américains.
La Grande-Bretagne, de son côté, est décrite par certains économistes comme au bord d’une situation nécessitant un soutien du FMI – un pays pourtant jugé trop grand pour un renflouement classique.
Pilkington souligne le point crucial : ces deux maillons faibles sont précisément les plus gros prêteurs aux États-Unis.
Quand une crise des prix de l’énergie (comparable à celle de 2022-2023) se superpose, la pression sur ces créanciers devient insoutenable. Ils peuvent alors être contraints de vendre des actifs en dollars pour défendre leur propre monnaie ou leurs finances publiques.
Le recyclage s’inverse.
Ce qui stabilisait le centre devient source d’instabilité. C’est le mouvement classique de la dialectique centre-périphérie : les flux qui allaient de la périphérie vers le cœur (achat de titres, carry trades, réserves) se retournent lorsque la périphérie ne peut plus absorber le coût du système.
Scott Bessent a évoqué, peu avant certaines interventions sur le yen, la possibilité d’un nouveau système de type Bretton Woods. C’est un signal.
Cela indique que certains, au centre, commencent à entrevoir que le régime actuel arrive à bout de souffle et qu’une recomposition ordonnée serait préférable à un délitement.
Historiquement, cependant, ces transitions ont rarement été volontairement ordonnées.
L’effondrement relatif de la livre sterling dans l’entre-deux-guerres, la fin du système de Bretton Woods de 1971 ou d’autres épisodes de perte de statut monétaire se sont déroulés de façon chaotique, par accumulation de contradictions plutôt que par plan concerté.
Dans le cadre de pensée que j’expose régulièrement, le dollar n’est pas fort parce qu’il « vaut cher », mais parce qu’il impose sa loi : il est faible ou fort selon les intérêts du centre.
Cette capacité repose sur le consentement ou la contrainte des autres. Lorsque les créanciers les plus importants grincent, la contradiction interne du système (le dilemme de Triffin sous une forme contemporaine) se manifeste concrètement. Le centre a besoin des surplus et des placements des autres pour prolonger son privilège ; or, le coût de ce prolongement fissure précisément ces créanciers.
Comme l’enseigne Mao , tout système évolue a la fois en fonction des ses contradictions internes et de ses contradictions externes.
Le système porte en lui les germes de son usure, non par une attaque externe spectaculaire, mais par l’épuisement dialectique de ses propres conditions de reproduction.
Le Japon et la Grande-Bretagne ne sont pas les seuls acteurs. Ils sont cependant les canaris les plus visibles dans la mine actuelle, parce qu’ils concentrent à la fois la détention de la dette américaine et des vulnérabilités domestiques aiguës.
Leur situation illustre une vérité structurelle : dans le système-dollar, les périphéries (même avancées) financent le centre jusqu’au moment où elles ne le peuvent plus.
À cet instant, le centre découvre que son privilège dépendait d’une relation qui n’était pas unilatérale, mais contradictoire. Le délitement peut être retardé par des interventions, des facilités de repo ou des discours sur une nouvelle architecture monétaire. Il reste que l’histoire incline plutôt vers le chaotique que vers le constructif.
EN PRIME
Philip Pilkington est un économiste irlandais (né le 5 juillet 1987 à Dublin), spécialiste de macroéconomie monétaire dans la tradition post-keynésienne, critique de l’économie néoclassique, et voix influente du post-libéralisme.
Il s’est d’abord fait connaître par son blog Fixing the Economists, où il critiquait les théories dominantes (notamment l’équilibre général et le NAIRU).
Il a ensuite publié The Reformation in Economics (Palgrave Macmillan, 2016), une déconstruction et reconstruction de la théorie économique dominante, qu’il compare souvent à une idéologie plutôt qu’à une science (en la rapprochant de la phrénologie).
Plus récemment, il a publié The Collapse of Global Liberalism and the Emergence of the Post Liberal World Order (Polity, 2025).
Dans ce livre, il soutient que le libéralisme global (l’ordre post-guerre froide basé sur la mondialisation, les services et un ordre international « rules-based ») a échoué , produisant des économies financiarisées, de la désindustrialisation, des crises démographiques et une faiblesse géopolitique face à des acteurs non libéraux comme la Chine. Il plaide pour un post-libéralisme « hard-headed » centré sur la capacité industrielle, le réalisme géopolitique et des principes plus proches de la loi naturelle et du « flourishing » humain.
Parcours professionnel
- Originaire de la gauche post-keynésienne (critique des marchés instables et favorable à un rôle plus actif de l’État).
- Environ dix ans dans la finance d’investissement (notamment senior research analyst chez GMO).
- Senior Research Fellow au Hungarian Institute of International Affairs (HIIA) à Budapest (proche du gouvernement Orbán).
- Écrit pour de nombreux médias : New York Post, Newsweek, The Spectator, UnHerd, American Affairs, First Things, The Telegraph, etc.
- Co-animateur du podcast Multipolarity (avec le journaliste Andrew Collingwood), qui analyse l’émergence d’un ordre mondial multipolaire (géopolitique, économie, énergie, démographie).
glut-magazin.deIl est souvent cité comme une figure du post-libéralisme (courant associé notamment à J.D. Vance aux États-Unis), tout en venant d’un background de gauche critique du capitalisme financier. Ses travaux portent à la fois sur la théorie économique, la macroéconomie empirique (estimations de potentiel de production, pression salariale, etc.) et les questions géoéconomiques actuelles (Chine, énergie, déclin de l’ordre libéral occidental).