« La relative stagnation de la croissance des investissements et de la productivité s’explique par la baisse de la rentabilité du capital français.
Cette rentabilité a commencé à décliner fortement au début du XXIe siècle avec l’avènement de l’euro et s’est accélérée après la Grande Récession.
La rentabilité moyenne se situe désormais à un niveau proche de son plus bas historique, après la chute enregistrée lors de la crise pandémique.«
| … C’est l’éducation qui préoccupe principalement les élèves, les enseignants et les parents en France. Mais l’éducation n’est qu’un aspect de la dégradation des services publics essentiels dans le pays. La France disposait autrefois d’un système de santé exemplaire, envié dans le monde entier, et notamment en Europe. Les dépenses de santé représentaient 11,5 % du PIB annuel. De ce fait, l’espérance de vie était bien supérieure à la moyenne européenne. Mais ces dernières décennies, les dépenses publiques de santé ont été fortement réduites, bien en deçà de la demande croissante de soins liée au vieillissement de la population française et à ses besoins de prise en charge. Avant 2008, les dépenses de santé augmentaient de 0,3 % du PIB par an. Depuis 2009, ce taux de croissance a été divisé par deux, pour atteindre seulement 0,17 % du PIB par an. Pourtant, la part des plus de 65 ans en France a augmenté de 40 % sur la même période, soit plus de dix fois la hausse des dépenses de santé. En conséquence, l’espérance de vie a quasiment cessé de progresser. |
| Croissance annuelle des dépenses de santé par habitant (en termes réels), 2014-2019 et 2019-2024 – source OCDE |

| Comme dans toutes les grandes économies capitalistes, le coût de la vie pour le ménage français moyen a fortement augmenté, surtout depuis la fin de la récession liée à la pandémie, qui avait entraîné une forte hausse de l’inflation, et plus récemment aggravée par les pénuries d’énergie dues au conflit iranien. Le niveau des prix pour les ménages français moyens est aujourd’hui de 18 à 20 % plus élevé qu’il y a quatre ans et recommence à augmenter en raison de ce conflit. Les salaires réels après inflation n’ont progressé que de 2,4 % en cinq ans et restent inférieurs à leur niveau d’après la pandémie. Le pouvoir d’achat est en baisse constante. |

| Après prise en compte des impôts et des prestations sociales, la croissance du revenu disponible moyen (RDM) des ménages français a connu une tendance à la baisse au cours des trois premières décennies de ce siècle, ralentissant à moins de 1 % par an sous la présidence de Macron. |
| En 2024, 9,8 millions de personnes vivant en logement ordinaire en France métropolitaine étaient en dessous du seuil de pauvreté monétaire (1 337 euros par mois). Le taux de pauvreté atteint son niveau le plus élevé (15,4 %) depuis 1996, année de début de la série de statistiques. Les chômeurs et les familles monoparentales demeurent les groupes les plus touchés par la pauvreté. |
| Bien que les inégalités de revenus et de patrimoine en France ne soient pas aussi extrêmes qu’aux États-Unis, elles restent criantes. De fait, les inégalités se sont aggravées ces 40 dernières années. En 1983, les 1 % des ménages les plus riches percevaient 7,5 % du revenu total, les 10 % les plus riches 30 %, et les 50 % les plus pauvres seulement 21,4 %. En 2022, les 1 % les plus riches accaparaient 12,7 % (soit une augmentation de plus de 60 %), tandis que la part des 10 % les plus riches atteignait 34,8 % et celle des 50 % les plus pauvres chutait à 20,3 %. Les inégalités de patrimoine (patrimoine net personnel) sont, comme souvent dans les grandes économies, bien plus marquées. En 1983, les 1 % les plus riches détenaient 15,9 % du patrimoine total en France, les 10 % les plus riches 50 %, et les 50 % les plus pauvres seulement 8,9 %. En 2022, ces inégalités se sont encore aggravées. Les 1 % les plus riches détenaient désormais 24 % du patrimoine (soit une augmentation de plus de 60 %), les 10 % les plus riches en possédaient 57,7 %, et la part des 50 % les plus pauvres dans le patrimoine personnel a chuté à seulement 5,1 % (soit une baisse de 48 %). |
| La retraite et les pensions sont des enjeux majeurs pour les actifs. Les pensions ne sont pas des aides sociales, mais des cotisations prélevées sur les salaires afin de garantir une vie décente à la retraite. Les travailleurs français se battent depuis des décennies pour obtenir une pension à un âge raisonnable. La France consacre environ 14 % de son PIB aux pensions, un des taux les plus élevés d’Europe, nettement supérieur à celui de pays comme le Royaume-Uni, qui y consacre environ 5 % de son PIB et offre ainsi la pension publique la plus faible des pays développés. En contrepartie, les taux de cotisation (salaires différés), tant du côté des salariés que des employeurs, sont élevés, à 28 %. |
| Ces dernières décennies, les entreprises françaises et les gouvernements successifs ont déployé des efforts considérables pour tenter de modifier ces droits à pension en augmentant les cotisations, en réduisant les pensions en termes réels et en repoussant l’âge de la retraite. L’argument avancé par les gouvernements, y compris celui de Macron, est qu’une société vieillissante ne peut plus se permettre ces pensions jugées « généreuses ». Ils affirment que le système de retraite souffre de « déficits structurels », c’est-à-dire que les prestations versées dépassent désormais régulièrement les cotisations. |
| Lors de sa campagne pour sa réélection en 2022, Emmanuel Macron a promis aux électeurs de relever l’âge de la retraite afin de garantir la pérennité du système de retraite français. Il a ainsi imposé une modification de cet âge, le faisant passer de 62 à 64 ans. Cependant, cette hausse de l’âge de la retraite et la baisse des pensions en termes réels auront un impact significatif sur le niveau de vie des retraités français. |

| Comme dans de nombreux autres pays européens, la France est confrontée à une crise du logement qui s’aggrave. Deux millions de demandes de logements sociaux sont en attente ; leurs bénéficiaires ne verront jamais leurs besoins satisfaits. La hausse des loyers, l’inflation et les difficultés économiques poussent les familles au bord du gouffre comme jamais auparavant. Entre les villes surpeuplées et le coût de la vie qui s’envole, la situation devient intenable pour des millions de personnes. Des millions de Français sont désormais contraints de vivre dans leur voiture, tandis que la crise du logement continue de dégénérer en France. |
| En résumé, les services publics français – aide sociale, voirie, transports, structures jeunesse, collecte des ordures ménagères, assainissement, distribution d’eau, etc. – se dégradent depuis des décennies. Les gouvernements successifs justifient cette dégradation en arguant que ces services ne sont plus « abordables ». Leurs défenseurs, les économistes traditionnels, affirment quant à eux qu’il faut mettre un terme à l’explosion de la dette publique et aux déficits budgétaires annuels persistants. Au cours des 15 dernières années, le ratio dette publique/PIB a considérablement augmenté. La dette publique française a atteint 119 % du PIB mi-2026 et devrait atteindre 121,7 % en 2027. |
| L’austérité est le mot d’ordre du gouvernement Macron : il n’y a pas d’alternative, affirme-t-on. Le projet de budget vise à ramener le déficit public à 5 % du PIB en 2027, après 5,4 % en 2026 et 5,1 % en 2025. Cela nécessite 43 milliards d’euros de nouvelles mesures. Sans elles, le gouvernement estime que le déficit atteindrait environ 6,5 % l’année prochaine. Ces « nouvelles mesures » comprennent la suppression de 3 000 postes de fonctionnaires d’ici 2027 sans remplacement ; la suppression de 1 500 autres postes ; le plafonnement des dépenses publiques de santé ; des réductions des allocations chômage et des régimes de retraite ; la suppression de deux jours fériés (le Jour de la Victoire et le Lundi de Pâques) afin d’accroître la productivité ; et de nouvelles réductions des dépenses régionales et locales. |
| Bien entendu, un poste de dépenses publiques restera intouchable : la défense. Lors du 14 juillet 2025, Emmanuel Macron a annoncé que le budget militaire français atteindra 64 milliards d’euros d’ici 2027, soit trois ans plus tôt que prévu. Concrètement, 3,5 milliards d’euros seront ajoutés cette année et 3 milliards supplémentaires en 2027, afin de respecter l’engagement de l’OTAN d’augmenter les dépenses de défense des pays membres à 5 % du PIB d’ici 2035 (3,5 % pour les dépenses militaires et 1,5 % pour les infrastructures). En tant que membre clé de l’OTAN, et conscient de la gravité de la « menace russe », Emmanuel Macron s’est engagé à atteindre cet objectif. |
| Le Monde, principal quotidien français, estime que la « priorité absolue de la France doit être de rassurer les investisseurs quant à sa capacité à redresser ses finances ». Les marchés financiers ont donc le dernier mot. Mais tout ce discours sur le scandale des dépenses publiques et de la dette n’est qu’une opération de diversion orchestrée par les gouvernements français et les « justiciers des obligations » sur les marchés financiers, qui vendent massivement les obligations d’État françaises et font grimper le coût du crédit pour les États comme pour les ménages. |

| Ce que l’on oublie souvent, c’est que la dette du secteur privé non financier en France est en réalité bien plus importante que la dette publique. La première atteignait 134,2 % du PIB en 2026, soit plus de 30 % de plus que la moyenne de la zone euro. C’est le secteur privé avec ses emprunts immobiliers et financiers qui est le plus vulnérable. Et lorsqu’une crise financière survient dans le système capitaliste, c’est le secteur public qui doit renflouer les banques privées et les principaux établissements de crédit. Et lors des récessions économiques, l’État doit dépenser davantage pour les allocations chômage et percevoir moins d’impôts, ce qui creuse encore davantage le déficit public. |
| L’histoire de la dette publique française montre que c’est lors des récessions capitalistes et des crises financières que celle-ci augmente le plus, les détenteurs d’obligations exigeant ensuite que le reste de la population réduise cette dette en diminuant les services publics et les pensions, et en augmentant les impôts. Après la récession de 1980-1982, une croissance économique plus rapide et des mesures d’austérité ont freiné la hausse du ratio dette/PIB dès 1987. La récession suivante, de 1991-1993, a de nouveau accéléré la hausse de la dette avant que la reprise économique et de nouvelles mesures d’austérité n’entraînent finalement une baisse de ce ratio. Puis, le krach financier mondial et la Grande Récession qui s’en est suivie ont provoqué une augmentation de 20 % du ratio dette/PIB. Les mesures d’austérité sévères mises en œuvre pendant la longue dépression des années 2010, caractérisée par une faible croissance, ont finalement stoppé toute nouvelle hausse de ce ratio avant que la récession liée à la pandémie ne le fasse remonter. Ceci démontre que sans l’impact de plusieurs crises du capitalisme, le ratio dette publique/PIB n’aurait guère augmenté. Chaque série de mesures d’austérité vise à réduire le ratio de la dette publique initialement causé par les crises du secteur privé, où la dette continue d’augmenter. |

| Source : FMI, auteur |
| La véritable cause de la crise du logement en France réside dans son important ralentissement économique. Au XXIe siècle , la France a connu une faible croissance du PIB réel, en baisse constante depuis quarante ans. Et aujourd’hui, dans les années 2020, cette croissance est quasiment à l’arrêt. |

| France : croissance annuelle moyenne du PIB réel (en pourcentage). Source : FMI |
| Prenons l’exemple des retraites. Si la croissance économique de la France dépassait de seulement 1 point de pourcentage par an la moyenne actuelle de 1,5 %, cela générerait 30 milliards d’euros de recettes publiques par an, un montant qui atteindrait 40 milliards d’euros d’ici 2035. Aux taux de cotisation actuels, cela rapporterait 10 milliards d’euros supplémentaires par an grâce aux cotisations de retraite, compensant ainsi aisément les déficits prévus. « Le problème fondamental, c’est que l’économie n’a pas connu une croissance suffisamment rapide », explique Rupert Watson, directeur mondial des études économiques chez Mercer. « Ce n’est pas le montant des pensions qui pose problème, mais bien le manque de croissance économique. » |
| Comme dans les autres économies du G7, ce ralentissement s’explique par la faiblesse de la croissance des investissements. Le recul de la croissance des investissements productifs entraîne généralement une stagnation de la productivité du travail, et la France ne fait pas exception. De fait, la productivité totale des facteurs (indicateur de l’impact de l’innovation) est actuellement en baisse. |

| France : croissance annuelle moyenne des investissements fixes (en pourcentage). Source : AMECO ; calculs de l’auteur. |
| La relative stagnation de la croissance des investissements et de la productivité s’explique par la baisse de la rentabilité du capital français. Cette rentabilité a commencé à décliner fortement au début du XXIe siècle (avec l’avènement de l’euro) et s’est accélérée après la Grande Récession. La rentabilité moyenne se situe désormais à un niveau proche de son plus bas historique, après la chute enregistrée lors de la crise pandémique. |

| France : taux de profit des immobilisations nettes (en pourcentage). Source : EPWT série 7.0, AMECO ; calculs de l’auteur. |
| Que faire ? En avril-mai 2027, la France organise des élections présidentielles et législatives. Les sondages actuels indiquent que le Rassemblement national, parti anti-immigration et raciste dirigé par la vétérane Marine Le Pen, est largement en tête et remportera le premier tour de l’élection présidentielle. Mais quel est le principal axe du programme économique de Marine Le Pen si elle accède à la présidence en avril prochain ? L’austérité budgétaire ! Elle promet 136 milliards d’euros d’économies sur les dépenses publiques, ainsi que la privatisation et la fermeture de divers actifs publics afin de ramener les dépenses publiques sous la barre des 50 % du PIB d’ici 2032. Le Rassemblement national affirme que la réduction de l’immigration et l’arrêt des paiements à l’Union européenne permettront de résoudre la crise de la dette. |
| Le parti de gauche La France Insoumise (LFI) et son candidat, Jean-Luc Mélenchon, pourraient bien arriver en deuxième position au premier tour de l’élection présidentielle et se retrouver ainsi face à Marine Le Pen. La réponse de Mélenchon à la crise de la dette publique consiste à annuler la part de cette dette détenue par la Banque centrale (puisque celle-ci fait partie de l’État) afin de permettre une augmentation des dépenses publiques. Mais cela laisserait tout de même l’essentiel de la dette publique (82 %) à la merci des spéculateurs obligataires, qui vendraient des titres d’État français à la première occasion si Mélenchon était élu. Mélenchon propose d’augmenter les impôts sur le capital et sur les ménages les plus riches afin de financer les services publics. Naturellement, cette proposition est inacceptable pour les grandes entreprises, les spéculateurs obligataires et la Banque centrale européenne. |