Ukraine, il est temps de mettre fin à la guerre

Un article mediocre de The Nation, mais hautement significatif

Pour la Russie comme pour l’Ukraine, la guerre a fait des ravages et représente un danger de propagation toujours plus grand.

Robert L. Borosage et

Katrina vanden Heuvel

Il est grand temps de mettre fin à la guerre brutale entre la Russie et l’Ukraine. Alors même que les deux pays semblent disposés à des négociations sérieuses, Donald Trump, de façon perverse, semble déterminé à discréditer la paix.

Alors même que ses émissaires amateurs – les investisseurs immobiliers Steve Witkoff et Jared Kushner, son gendre – entamaient des discussions séparées avec le président ukrainien Volodymyr Zelensky et le président russe Vladimir Poutine, Trump décida de favoriser ce dernier. Il s’en prit violemment à Zelensky, affirmant que l’Ukraine avait besoin d’un nouveau président. Pour alimenter la campagne des élections de mi-mandat, il annonça un « cessez-le-feu énergétique » dont aucun des deux belligérants n’avait entendu parler, autorisa temporairement l’achat de gazole russe et suspendit le renforcement des sanctions prévu par une loi qu’il avait lui-même signée. Il prétendit , avec une certaine naïveté , que « la Russie, franchement, se comportait bien avec l’Ukraine. Ils n’ont pas fait grand-chose », alors même que les attaques russes contre l’Ukraine s’intensifiaient. Witkoff, de façon risible, qualifia Poutine d’« humanitaire », tout en se réjouissant des accords économiques que les États-Unis pourraient conclure avec la Russie une fois la guerre terminée. Trump a accueilli favorablement la proposition de Poutine d’un sommet tripartite — Poutine, Xi et Trump — pour régler la guerre, bien que Trump ait déclaré que ce sommet devrait se concentrer sur les armes nucléaires et non sur l’Ukraine.

La livraison des missiles défensifs Patriot, financée par les Européens, est inexplicablement retardée. Par ailleurs, bien que Trump ait nié toute responsabilité, l’Ukraine a subi des restrictions soudaines concernant l’utilisation de Starshield, le programme de satellites Starlink, essentiel à l’alerte précoce en cas d’attaque de missiles russes. Elon Musk affirmait que seule la Maison-Blanche était habilitée à imposer ces restrictions.

Sans surprise, ces actions ont suscité l’indignation en Europe et la condamnation aux États-Unis, relayées même par certains sénateurs républicains. Elles ont aussi inévitablement déclenché la frénésie anti-Trump qui brouille les analyses libérales. La page éditoriale du New York Times a accusé Trump d’« aider M. Poutine à faire la guerre » et a appelé l’Occident à « continuer de punir M. Poutine, les oligarques qui le soutiennent et l’économie de guerre russe », ignorant le terrible tribut payé par les Ukrainiens. L’enjeu, a déclaré le Times, est de savoir « si l’Occident peut se mobiliser pour protéger la démocratie et les vies innocentes », tout en précisant soigneusement que dans cette « défense de la démocratie », seule l’Ukraine devrait exposer ses troupes et ses civils au danger, et que l’Europe devrait en supporter la plus grande partie du coût.

Hillary Clinton a pris position, dépeignant une fois de plus Trump comme une « marionnette docile de Poutine », et avertissant que « Poutine ne s’arrêtera pas à l’Ukraine ». Elle a accusé Trump de vouloir « diviser le monde : lui l’hémisphère occidental, Poutine la Russie et l’Europe, et Xi Jinping le reste du monde », une vision fantasmée qui repose sur l’hypothèse improbable que Trump accepterait la plus petite part du monde et ignore les nations européennes et autres qui pourraient avoir leur mot à dire sur ce partage. À l’inverse, l’historienne libérale Heather Cox Richardson a dénoncé la Russie comme un « acteur économique mineur dont l’armée peine à absorber son voisin », affirmant que Trump « embrasse ouvertement Poutine et œuvre à détruire l’alliance la plus forte et la plus fructueuse de l’histoire de l’humanité pour consolider ce partenariat, apparemment dans le but de s’enrichir personnellement ».

Le mépris de Trump pour nos alliés et sa sollicitude envers des hommes forts comme M. Poutine et Xi Jinping sont notoires. Son utilisation éhontée de sa fonction pour s’enrichir est méprisable. Offrir des pots-de-vin à Poutine tout en sapant l’autorité de Zelensky risque davantage de compromettre que de faciliter les négociations.

Cela dit, la colère compréhensible suscitée par les frasques de Trump ne doit pas nous faire oublier la réalité. Cette guerre doit prendre fin.

Pour la Russie comme pour l’Ukraine, la guerre a eu des conséquences dramatiques . La Russie déplore environ 1,5 million de victimes, et l’Ukraine 500 000. Les deux pays peinent à remplacer ces pertes. Un million de Russes ont fui le pays, parmi lesquels les jeunes les plus instruits et qualifiés. Plus de 20 % de la population ukrainienne a été déplacée, soit plus de 5 millions de personnes ayant quitté le pays. La marine russe a été chassée de la mer Noire ; le port ukrainien d’Odessa, plaque tournante du commerce des céréales, est paralysé. L’Ukraine, dont 80 % des capacités de production d’électricité et 90 % des infrastructures logistiques alimentaires sont détruites, s’apprête à affronter un hiver rigoureux. La Russie subit des dégâts bien plus importants que ce que Poutine aurait pu imaginer. Les récentes attaques contre son industrie pétrolière ont mis à l’arrêt près de 30 % de sa capacité de raffinage.

Grâce à la poursuite de ses ventes de pétrole à la Chine, à l’Inde et à d’autres pays, la Russie a réussi à éviter la récession. L’économie ukrainienne, quant à elle, est dévastée : son PIB a chuté d’un quart depuis le début de la guerre et sa survie dépend entièrement de l’aide européenne. La Banque mondiale estimait le coût de la reconstruction de l’Ukraine à 588 milliards de dollars sur dix ans, avant même les récentes attaques dévastatrices de missiles et de drones russes.

Et le conflit présente un risque croissant d’extension. Des drones ukrainiens frappant Saint-Pétersbourg auraient transité par des pays de l’OTAN ou auraient été lancés depuis ces derniers. Les alliés européens mettent en garde contre une escalade de la « guerre hybride » russe, avec des observations suspectes de drones et des incendies criminels visant des centres de données Starlink. L’Allemagne a qualifié de « significative » la menace de sabotage russe des installations militaires.

Des émeutes se propagent à travers l’Europe, en réaction à une crise économique croissante, considérablement aggravée par les sanctions qui coupent les approvisionnements en pétrole russe et par le renforcement des forces militaires européennes, le tout surmonté par la flambée des prix de l’énergie consécutive au fiasco iranien de Trump. L’Ukraine a besoin d’une aide toujours plus importante, alors même que les turbulences économiques en Europe rendent cette aide d’autant plus difficile à obtenir.

L’idée, répandue dans les milieux de la politique étrangère européens et américains, que Poutine soit à bout de souffle et qu’avec une aide et un armement renouvelés, l’Ukraine puisse gagner la guerre, relève à la fois du fantasme et de la folie. Fantasme, car elle ignore la réalité d’une Ukraine au bord de l’effondrement ; folie, car une défaite de Poutine ne ferait qu’accroître le risque d’une guerre plus vaste, un risque qu’aucune personne sensée ne prendrait. L’hystérie selon laquelle Poutine s’en prendrait à l’OTAN après l’Ukraine est tout aussi infondée : l’Ukraine a révélé la faiblesse de la Russie, non sa force, et lui a infligé un lourd tribut pour son agression.

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