ESSAI. La Financialisation comme Imaginaire: entre Prolongation Artificielle et Chaos Inévitable- cet article est une ébauche inspirée par la bourse et le pétrole.

La Financialisation comme Imaginaire : Entre Prolongation Artificielle et Chaos Inévitable.

La financialisation du monde, imposée et pilotée par les États-Unis depuis plusieurs décennies, ne se réduit pas à un simple développement des marchés financiers.

Elle constitue une opération de transformation profonde des rapports économiques : le passage d’un monde de valeurs ancrées dans la production réelle, le travail et les utilités concrètes, vers un univers de valeurs exprimées en dollars-papier, négociées sur des marchés ad hoc.

L’objectif implicite de cette mutation a été de s’affranchir, autant que possible, des lois fondamentales de l’économie productive — valeur-travail, valeur d’usage, échanges fondés sur les besoins réels — pour leur substituer des rapports subjectifs, autoréférentiels et contrôlables par le verbe financier.

Cet essai propose d’analyser/explorer ce processus à travers le concept d’imaginaire économique, d’examiner son fonctionnement à travers l’exemple historique de l’URSS et son application au système occidental contemporain, et d’en tirer des pistes de réflexion pour l’avenir.

1. L’Imaginaire économique : définition et conditions de durabilité

Un imaginaire économique peut se définir comme un ensemble cohérent de signes, de récits, de théories, de croyances et de pratiques qui, peu à peu, se rigidifient en codes, en institutions et en structures.

Il produit et organise les valorisations monétaires, mais aussi les hiérarchies sociales, les principes moraux et la perception collective de ce qui est « valable ».

Comme l’ont souligné les économistes de l’école autrichienne, notamment Ludwig von Mises, les valeurs économiques ne sont pas des propriétés objectives des choses. Elles naissent de jugements subjectifs portés par les individus.

Un système de valeurs est donc fondamentalement imaginaire et subjectif.

Cependant, aucun imaginaire ne peut se maintenir durablement s’il n’est pas continuellement alimenté par le réel. Il a besoin d’une énergie provenant du monde physique : production concrète de biens et de services, extraction de ressources matérielles, satisfaction de besoins humains réels.

Lorsque cette alimentation s’affaiblit ou que l’écart entre les valorisations imaginaires et la réalité physique devient trop important, le système perd sa cohérence et s’expose à l’effondrement.

2. L’effondrement de l’URSS : le cas d’école de la déconnexion

L’Union soviétique offre l’illustration la plus claire de ce mécanisme. Son système de valeurs reposait sur un imaginaire idéologique puissant : planification centrale, valorisation du travail collectif, primat de l’industrie lourde, croyance dans la supériorité du socialisme.

Tant que cet imaginaire recevait une énergie minimale du réel (production d’acier, d’armements, de biens de première nécessité), il a pu se maintenir. Mais à partir des années 1970-1980, l’écart s’est creusé dramatiquement : les prix administrés ne reflétaient plus les raretés réelles, les incitations à la production s’effondraient, et les pénuries structurelles se multipliaient.

En 1991, l’imaginaire sovietique s’est disloqué en quelques mois.

Les valeurs monétaires, les hiérarchies sociales, les croyances collectives et les promesses du système se sont effondrées simultanément. La société est alors revenue, dans l’urgence, aux valeurs d’usage fondamentales et aux échanges primaires (troc, marchés parallèles, autosuffisance locale).

L’effondrement n’a pas été seulement économique : il a été la faillite d’un imaginaire qui n’était plus nourri par le réel.

3. Le système occidental contemporain : un imaginaire colossal dollar-centré

Le système dominant aujourd’hui présente une structure analogue, mais infiniment plus sophistiquée et mondiale. Il s’agit d’un imaginaire économique massif, centré sur le dollar et soutenu par une financialisation intensive.

Dans cet imaginaire :

  • Les valeurs (prix des actifs, taux d’intérêt, valorisations d’entreprises, dettes souveraines) sont largement produites par les marchés financiers dollarisés.
  • Ces marchés fonctionnent de plus en plus comme des « marchés du papier » : pétrole papier, or papier, actions, dettes, promesses futures négociées à travers des produits dérivés (futures, options, swaps).

Il convient ici de distinguer deux réalités qui coexistent mais divergent de plus en plus :

  • Le dollar physique, ancré dans les échanges réels de biens et de services.
  • Le dollar papier, créé et multiplié par les circuits financiers et les bilans des banques centrales.

L’exemple du marché pétrolier est particulièrement révélateur. La production et la consommation physiques mondiales représentent environ 100 millions de barils par jour. Sur les marchés dérivés, le volume quotidien des transactions atteint plusieurs milliards de barils équivalents.

Ce levier, parfois de l’ordre de 50 pour 1, permet d’influencer fortement les prix, de piloter les anticipations et les perceptions collectives, bien au-delà de l’offre et de la demande physiques réelles.

Grâce à ces mécanismes — création monétaire abondante et manipulation des marchés papier —, le système peut artificiellement prolonger des valorisations qui s’éloignent de la réalité productive. Il retarde ainsi la confrontation avec les contraintes physiques (ressources, énergie, climat, démographie) et creuse l’écart entre l’imaginaire et le réel.

4. La loi fondamentale : tout imaginaire finit par se heurter au réel

L’histoire montre que l’énergie qui fait vivre un système de valeurs ne provient ni des écrans de trading, ni des bilans des banques centrales, ni des discours des institutions. Elle provient, en dernière instance, du monde physique : du travail humain appliqué à la matière, de l’énergie extraite, des biens effectivement produits et consommés.

Lorsque l’écart entre l’imaginaire (valorisations papier, promesses infinies, perceptions financières) et le réel devient trop abyssal, le système ne peut plus être maintenu par des artifices monétaires ou réglementaires. Il se fracture.Il se fracasse, on passe de l’ordre imaginé et imaginaire au chaos.

L’effondrement de l’URSS en a été un exemple brutal. Le système occidental actuel, malgré sa puissance et sa capacité à exporter ses contradictions, n’échappe pas à cette dynamique structurelle.

Pistes de réflexion pour l’avenir

La financialisation n’a pas seulement modifié les instruments financiers : elle a tenté de modifier la nature même de la valeur. En substituant un imaginaire dollar-centré aux rapports objectifs avec la production et les ressources, elle a gagné du temps, mais au prix d’un creusement progressif de la fracture.

Pour les décennies à venir, plusieurs questions se posent avec acuité :

  • Jusqu’à quel point un système peut-il continuer à prolonger artificiellement un imaginaire déconnecté du réel sans provoquer une crise systémique majeure ?
  • Quel rôle jouera la guerre, la violence et leurs destructions dans l’évolution du système, sa durée etc
  • Quelles formes pourrait prendre un réancrage des valeurs économiques dans la réalité physique (énergie, matières premières, production industrielle, résilience territoriale) ?
  • Dans un monde de plus en plus multipolaire, des imaginaires alternatifs — portés par d’autres puissances ou par des initiatives régionales — peuvent-ils émerger et se stabiliser durablement ?
  • Comment repenser les institutions monétaires et financières pour qu’elles servent à nouveau de pont entre l’imaginaire et le réel, plutôt que d’outil de prolongation artificielle ?

La leçon essentielle de cette analyse exploratoire est claire : aucun imaginaire économique, aussi sophistiqué soit-il, ne peut se substituer indéfiniment au monde physique. Tôt ou tard, la réalité reprend ses droits.

La qualité de notre réflexion collective sur cette tension déterminera, en grande partie, la nature des transitions qui s’annoncent.

Si cette reflexion ne se fait pas, c’est du Chaos que jaillira le Nouvel Ordre.

Note dans cet essai on voit qu’il y a deux dollars, un dollar réel et un dollar imaginaire.

C’est une simplification pour les besoins du raisonnement.

Mais c’est beaucoup plus compliqué que cela et plusieurs dollars peuvent conceptualisés:

un dollar financier et un dollar marchandises, biens et services; ce dollar financier devant à terme être dévalué face au dollar marchandises réelles

un dollar intérieur et un dollar international, le dollar international devant etre dévalué par rapport au dollar domestique

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